Éditorial
Si l’Aquitaine a une réputation de terre de révoltes à l’époque moderne, elle semble « s’assagir » par la suite. Bordeaux, tout particulièrement, demeure dans les esprits comme une ville d’ « ordre et de mesure1 ». Mais si l’historien peine à trouver des cas de révoltes au sens strict du terme à l’époque contemporaine, c’est-à-dire de mouvements de protestation situés au-delà de la simple contestation verbale ou symbolique mais en-deçà de la révolution, cela ne signifie pas que l’Aquitaine soit une terre paisible restée à l’écart des conflits et n’ayant jamais exprimé de vives oppositions. Les révoltes aquitaines doivent être appréhendées dans une perspective large, qui laisse la place à une multitude de phénomènes, du discours contestataire jusqu’à l’émeute, en passant par les grèves ou encore les manifestations.
Dans cette perspective, l’histoire de l’Aquitaine révoltée apparaît particulièrement riche, comme en témoigne le programme de ce congrès. Grâce à une approche à la fois thématique et chronologique, la révolte en Aquitaine est abordée sous toutes ses formes. Et chaque atelier permettra, nous l’espérons, de faire émerger des questionnements nouveaux, mais aussi d’éclairer de manière particulière des problématiques déjà abordées par un grand nombre d’historiens.
Les révoltes en Aquitaine ne sont bien souvent pas circonscrites au territoire régional, et s’articulent avec des mouvements de protestations d’ampleur plus large. On pense notamment aux révoltes contre la gabelle au milieu du XVIe siècle, à la Fronde, ou encore à la période révolutionnaire. Quelle place occupe alors l’Aquitaine par rapport au reste du pays ? Peut-on distinguer une spécificité aquitaine en ce qui concerne la chronologie des événements ou la nature des mouvements de révolte ? À l’inverse, a-t-on affaire, à l’époque romaine et médiévale notamment, à des révoltes aux enjeux plus locaux ou régionaux ? À l’heure où l’État-nation centralisé, tel qu’il s’est construit au XIXe siècle, ne fait plus l’unanimité dans notre société contemporaine, ces questions peuvent nous obliger à interroger des concepts élaborés à l’ombre d’une centralité parisienne et redonner toute sa légitimité à la compréhension d’une vie politique qui s’écrit aussi en province. Bien plus, elles nous obligent à renoncer à chercher à tout prix dans le passé les tendances, les voies, qui, après des siècles laborieux, auraient réussi à constituer notre modernité autour du triptyque État, démocratie et capitalisme. Dans une de ses plus belles pages, Yves-Marie Bercé (1974) justifiait son choix d’étudier les révoltes populaires en Aquitaine au XVIIe siècle par la nécessité de « reconnaître des évolutions bloquées, des idéaux vaincus, des voies abandonnées dont l’oubli ampute la connaissance du passé et appauvrit sa réalité ». Ce congrès sera, nous l’espérons, l’occasion d’enrichir un peu plus la compréhension du passé des Aquitains ou plutôt des Aquitains du passé.
La métamorphose de la révolte en Aquitaine au cours des siècles sera également au coeur des réflexions. Le champ chronologique envisagé ici nous permettra sans doute d’interroger les modifications qui affectent les modes d’exercice de la violence contestataire et leurs significations. Les historiens ont ainsi postulé la transition, aux XVIe et XVIIe siècles, entre des « rituels de violence » (Natalie Zemon Davis, 1975), organisés essentiellement autour d’enjeux confessionnels, et des pratiques émeutières façonnées par une « culture du châtiment » (William Beik, 1997), moyen pour les populations en marge de la décision politique d’interpeller les élites traditionnelles et leur signifier leur indignation face aux situations d’injustice. Le XVIIIe siècle, marqué essentiellement par des émeutes frumentaires, a été le terrain d’investigation d’historiens comme Edward P. Thompson (1971), élaborant le concept « d’économie morale de la foule » afin de comprendre et d’expliquer la mobilisation des populations face aux innovations introduites par les nouvelles règles de l’économie de marché. Nos communications seront sans doute l’occasion de réinterroger ces concepts à la lumière du cas de l’Aquitaine moderne. De même, nous nous interrogerons sur l’impact de la Révolution industrielle sur les mouvements de protestation en Aquitaine. Il nous faudra ici éclairer sous un jour nouveau les questionnements classiques concernant l’évolution des « répertoires d’action collective » utilisés par les groupes mobilisés (pour reprendre le concept développé par Charles Tilly), mais aussi la formation d’une classe ouvrière aquitaine organisée et consciente d’elle-même, inventant ses propres moyens de contestation. Les continuités autant que les ruptures entre les différentes périodes seront ainsi soulignées dans les diverses communications. L’historien britannique Martin Daunton estime, par exemple, qu’une certaine forme d’ « économie morale » perdure dans l’Angleterre Victorienne, et qu’elle n’est pas supplantée par le développement de l’économie de marché (Daunton, 2001). Les multiples révoltes paysannes qui éclatent au cours du XIXe siècle en Aquitaine sont-elles également le signe qu’une certaine « économie morale » y perdure à l’époque contemporaine ? Ou bien ce qui peut apparaître à première vue comme autant de traditions contestataires, une sorte d’héritage multiséculaire de la contestation, des Croquants à Poujade, serait-il autant de réinventions frondeuses en fonction d’enjeux politiques et sociaux incomparables ?
L’autre originalité de ce congrès est, par ailleurs, d’intégrer dans cette étude des révoltes les élites et les catégories intermédiaires, et de ne pas circonscrire par conséquent les discussions aux seules révoltes populaires et au mouvement ouvrier. Plutôt que d’isoler ces groupes, ce congrès sera l’occasion de poser la question de leur collaboration ou de leurs oppositions, à la fois dans les buts poursuivis comme dans les méthodes employées. Il faudra s’interroger sur les différentes formes de la révolte en Aquitaine, à travers notamment la question des degrés de radicalité, de violence et d’organisation, selon les groupes mobilisés. Où se termine la contestation et où commence la révolte ? À partir de quand la révolte se transforme en mouvement révolutionnaire ? En posant ces questions, ce sont les catégories de l’ordre et du désordre et de la légitimité de l’accès à une parole politique qui font l’objet d’interrogations. Enfin, afin d’éviter les écueils d’un localisme excessif et, à l’inverse, d’une histoire régionale vue uniquement à travers une grilles d’analyse nationale, le cas aquitain sera étudié au cours de ce congrès à travers une articulation constante entre les échelles locale, régionale et nationale, voire internationale. Cette approche multiscalaire devrait donc faire émerger la question de l’autonomie des acteurs en temps de troubles, face à des événements dont ils ne peuvent jamais maîtriser l’ensemble des mécanismes. L’articulation se fera ainsi entre l’individuel et le collectif, entre la révolte « primitive » (étudiée notamment Eric Hobsbawm jusqu’au cas du banditisme) et la révolte « consciente ». En gardant à l’idée, bien sûr, que toutes ces catégories, forgées par l’historien, n’ont de claire délimitation qu’au niveau théorique, et que la réalité est bien souvent beaucoup plus nuancée, floue et mouvante. Et c’est cette réalité des révoltes en Aquitaine, dans toute leur diversité et avec toutes leurs spécificités, que ce congrès permettra, nous l’espérons, de restituer le plus fidèlement possible.